Ode pour Aude

Elle naît là-haut, au creux d’un cirque silencieux où les neiges veillent encore,
Dans les bras rugueux du Pays de Sault à l’abri des hêtres tordus et des genêts d’or,
Là, l’Aude n’est qu’un fil, un murmure de source sous les sabots des brebis,
Entre chaos et cascades, bondissant sur les galets de granite, elle grandit
Dévalant les gorges comme un poème pressé, caressant les moulins endormis,
Puis viennent les pays du vin et de la pierre, les Corbières sèches, au sol ingrat,
Les vallons qui résonnent du pas du chevalier et du chant du forçat.

Carcassonne m’attend, forteresse immobile, là où mon père est né,
Là, l’Aude ralentit, elle serpente dans la plaine, s’offre aux saules, aux peupliers,
À ces vignes aux sarments noirs qui boivent le vent comme un vieux vin,
Et puis vient le large elle frôle les étangs, les roseaux, les salins,
Où les flamants attendent l’aurore comme des gardiens roses,
Elle se marie à la Grande Bleue, sans cri, pour sa fin elle ose,
Juste dans une étreinte salée, une ultime offrande,
C’est là qu’elle se perd, dans le souffle des dunes supergrandes,
Elle n’est plus fleuve, elle est mémoire liquide, veine d’Occitanie,
Porteuse d’histoires et des silences d’un père à qui je redonne vie.
Al Cant de l’Aïga
Ò tu, ribiera d’Aude, sentinèla d’Occitània,
Parlas als ròcs, a las flors, a la vinha de gràcia,
E nosautres, viatjaires sus ta riba en silenci,
Te daissam nòstre còr per que ton cant contunhe sens fin.
Ô toi, rivière Aude, gardienne d’Occitanie,
Tu parles aux rochers, aux fleurs, à la vigne bénie,
Et nous, simples passants, sur tes berges émus,
Te laissons notre cœur pour que ton chant continue.

Au Fil de l’Aude
Dans les bras du Capcir, l’Aude s’éveille en douceur
Du Lac d’Aude nacré jaillit son doux secret de coeur,
Elle glisse en murmure au flanc de Matemale, petite sœur torrentielle,
Elle caresse la mousse, et s'en va, libre, fière et caractérielle.
Puis, surgit la muraille du défilé farouche, la Pierre Lys s’érige, rugissante,
Un passage d’épopée, franchi par le courage d’un abbé à l’âme piochante,
Le curé parla à la pierre, le roc s’ouvrit pour lui, guidé par le Seigneur,
Les mots gravés subsistent, comme un souffle ancien gravé en hauteur.

Arrête, voyageur, la lumière descendit,
Le pasteur des montagnes en brisa l’interdit.
Plus bas l’Aude s’offre enfin à Quillan, capitale des chapeaux,
Mais son cœur bat plus fort au Quercorb où Puivert dresse son château,
Là où les troubadours, aux douces mélopées, chantaient l’amour courtois,
Le luth, la guiterne et le psaltérion, au musée des passions, résonnent parfois.
Malgré ses flots fougueux, l’Aude prêta sa force aux hommes en embuscade,
Les carrassiers jadis guidaient les troncs du Donezan, sur ses eaux en cascades,
Du plateau de Sault, les bois au fil flottaient, jusqu’au port de Quillan,
Où les maîtres des Eaux, d’un œil précis, comptaient, les bois, vigilants.

Dans les Hautes Corbières, s’élève Bugarach la montagne magique,
Ce Pech mystérieux à la forme renversée à sa réputation ésotérique,
Souviens-toi, voyageur, de 2012 quand ce solstice étrange,
Fit naître sur ce lieu des peurs millénaires et des légendes éloignées des anges.
C’est à Couiza au cœur de la vallée que l’Aude et la Sals unissent leur clarté,
L’eau salée descend, vers le château de Joyeuse, de pierre éclatante,
Depuis 1550, ses tours fières s’élèvent construites d’un calcaire aux nuances chantantes,
Aujourd’hui on y sert des festins royaux, dans un Hôtel Restaurant, au charme épuré.

Brienne-le-Chateau, il veille en silence pieux à cinq-cents mètres, perché,
Ses Seigneurs de Hautpoul ont bâti pierre à pierre son passé,
C’est l’Abbé Saunière qui en 1901, au mythe donna son envol doré,
Un trésor dit-on, Villa Béthania et Tour Magdala en gardent la clé des secrets.

L’Aude serpente alors au val d’Alet les Bains, sous le regard de ponts romains,
Le Pont du Diable, aux arches fières et fines, depuis 1627, défie les temps anciens,
Là, dès l’an 800, les moines bénédictins élevèrent des murs contre les jours malsains,
Ils dressèrent leur foi, sous la loi du roi, contre Maures et Sarrazins.
Ils dressèrent leur foi, sous la loi du roi, contre Maures et Sarrazins.
Mais en 813 par Louis le Débonnaire, l’Abbaye vraiment naquit,
En 1095, St Polycarpe l’unit et la paix s’écrivit avec les Trencavel bénis,
En 1095, St Polycarpe l’unit et la paix s’écrivit avec les Trencavel bénis,
Mais le 6 janvier 1577, Alet vécut un drame par le souffle des flammes,
Les huguenots détruisirent la cathédrale, ruinant l’âme des âmes.
Les huguenots détruisirent la cathédrale, ruinant l’âme des âmes.
Dans le sillage des monts, la vallée du Razès offre son cru de Malepère,
À Limoux, l’hiver venu, la blanquette pétille dans les yeux des pépères,
Les fécos masqués dansent aux sons des fifres clairs, sifflotants,
Et l’on croque les pébrados, biscuits torsadés, dans ce Carnaval occitan.

Fanjeaux sur son promontoire du Seignadou contemple les vallées,
La plaine du Lauragais s'étale aux pieds des Pyrénées,
Et l’on entend encore dans le souffle des collines,
Les vers de Peire Vidal, vibrant comme des cimes.
La plaine du Lauragais s'étale aux pieds des Pyrénées,
Et l’on entend encore dans le souffle des collines,
Les vers de Peire Vidal, vibrant comme des cimes.

Mon cœur s’emplit de bonheur et de joie
A cause de la tendre saison douce
Et à cause du château de Fanjeaux
Qui me semble le paradis
Sur les terres de Cocagne
Entre la Montagne Noire et les collines grises,
Le Lauragais dormait sous l’ombre des églises,
Berceau des cathares, fervents, purs et trahis,
Quand vinrent les croisés, le feu, l’acier, l’oubli.
Le Lauragais dormait sous l’ombre des églises,
Berceau des cathares, fervents, purs et trahis,
Quand vinrent les croisés, le feu, l’acier, l’oubli.
Simon, fils de Montfort, monta sur ses ruines,
Et les bûchers parlaient la langue des rapines,
Mais dans ce sol meurtri, qu’avaient mordu les fers,
La vie revint un jour, peignant de bleu les terres.
Et les bûchers parlaient la langue des rapines,
Mais dans ce sol meurtri, qu’avaient mordu les fers,
La vie revint un jour, peignant de bleu les terres.
Car la plante d’Isatis, au miracle discret,
Offrit son cœur d’azur au vent du Lauraguais,
Ses feuilles, sous les mains d’un peuple industrieux,
Deviennent « cocagnes » aux reflets capricieux.
Offrit son cœur d’azur au vent du Lauraguais,
Ses feuilles, sous les mains d’un peuple industrieux,
Deviennent « cocagnes » aux reflets capricieux.
La fortune éclata dans un bleu sans égal,
Et l’on nomma ce lieu : « le Pays de Cocagne »,
Où l’or n’est point métal, mais pigment végétal,
Un chant de Renaissance au bord d’antiques bagnes.
Et l’on nomma ce lieu : « le Pays de Cocagne »,
Où l’or n’est point métal, mais pigment végétal,
Un chant de Renaissance au bord d’antiques bagnes.
Mais un autre trésor, fumant dans sa chaleur,
Allait naître en silence et gonfler chaque cœur,
Le cassoulet divin, humble comme un miracle,
Dans sa cassole brune au fond du vieux spectacle.
Allait naître en silence et gonfler chaque cœur,
Le cassoulet divin, humble comme un miracle,
Dans sa cassole brune au fond du vieux spectacle.

Haricots blancs, canard, saucisses et lardons,
Jarrets, croûte dorée, douceurs et lourds frissons,
Chaque ingrédient y prie, chaque bulle est prière,
C’est l’évangile lent d’une soupe guerrière.
Jarrets, croûte dorée, douceurs et lourds frissons,
Chaque ingrédient y prie, chaque bulle est prière,
C’est l’évangile lent d’une soupe guerrière.
Lo cassòlet es lo Dieu de la cosina occitana,
Dieu lo Paire, es lo cassòlet de Castelnaudari,
Dieu lo Filh es aquel de Carcassona,
e lo Sant Esperit, es aquel de Tolosa.
Et Prosper Montagné, le sage cuisinier,
Parla tel un prophète au bord de son foyer,
« Le cassoulet, mes frères, est Dieu dans notre assiette,
Le Père est à Castel, le Fils à Carcassonne,
Et l'Esprit souffle à Toulouse, en robe violette ».
Parla tel un prophète au bord de son foyer,
« Le cassoulet, mes frères, est Dieu dans notre assiette,
Le Père est à Castel, le Fils à Carcassonne,
Et l'Esprit souffle à Toulouse, en robe violette ».
À quinze lieues des portes de Carcassonne, Salsigne, noir trésor, dévoile sa richesse,
Cent vingt tonnes d’or pur, coulées en filons clairs ont fait chanter la bougresse,
Mais 2004 a scellé l’antre obscur, laissant sous les genêts, trente tonnes dormir,
Que guettent les regards avides, que convoite l’œil vorace, prêt à reproduire.
Dans la plaine voici Riquet ! Pierre-Paul, noble insensé,
Rêvant d’un canal volant les eaux de la Montagne des noirins,
Pour les conduire vers Naurouze en reliant l’immensité,
En 1681 les barques passèrent de l’Océan au grand azur marin.

À Montferrand proche du canal à l’effigie du Roi-Soleil,
Sur un obélisque altier, symbole solaire de l’Egypte des merveilles,
Ses fils ont fait graver, « À Riquet, fils de l’eau, baron de Bonrepos,
Auteur du Canal roi, qui lia deux flots. »
Sous les grands platanes du vieux canal on voit s’approcher la grande muraille,
Au loin, la Cité monte en gloire, couronne de créneaux dans l’or du Languedoc,
Son ombre a défié l’épée de Charlemagne et Dame Carcas sonne encore sur le roc,
De la Porte d’Aude à la Porte Narbonnaise deux mille ans murmurent guerres et chamailles.

Là, mon père à dix-sept ans à peine, d’humbles missives portait,
Le cœur tout endeuillé, en souvenir d’un aïeul que la guerre a balayé,
Le cœur tout endeuillé, en souvenir d’un aïeul que la guerre a balayé,
Mon grand-père, Eugène, gazé sur les Dames, en dix-sept, vit s’éteindre son chant,
Dans la brume des tranchées, pensant depuis le front au fils adolescent.
Dans la brume des tranchées, pensant depuis le front au fils adolescent.
Mais ici, sur les berges du canal le ciel s’embrase encore,
Chaque quatorze juillet, la foule en liesse attend Que la Cité s’allume, en mémoire et en or,
Et que s’élève un feu plus vaste que le temps.

Guy Pujol dit l’ARIÉ…..JOIE